Quel est le premier mot qui vous vient à l’esprit à l’évocation du nom d’Yves Klein ?
Yves Klein, pour moi, c’est toute une partie brutale de ma vie. Je pense que si je n’avais pas rencontré Yves Klein, à un moment qu’on ne peut juger qu’opportun vu le retentissement que ça a eu sur moi, je n’aurais pas été le même architecte. Je crois que ça a été une des rencontres fondamentales - inattendue - dans ma vie d’architecte. C’est très important.
Alors, on va revenir sur l’importance de cette rencontre pour vous, mais parlez-moi des circonstances de votre première rencontre avec Yves Klein.
La première rencontre s’est faite presque de façon banale. Je vivais beaucoup dans le cadre des artistes, et dans le monde artistique en tant qu’architecte depuis des années parce que j’avais été intégré au Groupe Espace. J’avais connu tous les mouvements d’architecture sur l’abstraction géométrique. C’était mon monde, ma famille. Contrairement aux architectes du moment, ma vraie famille, elle était pas chez les architectes, elle était chez les artistes. Donc j’étais tout disposé à rencontrer des gens comme Yves Klein. Il fallait que ça se fasse. Je me souviens que les artistes, notamment de l’abstraction géométrique, venaient souvent me voir. On travaillait dans ce système de pensée qu’on appelait la synthèse des arts. Ils venaient me voir à la fois pour travailler avec moi sur des histoires d’architecture, ou quand ils avaient des idées architecturales et qu’ils voulaient les exprimer, pour que je leur mette ça en forme, que j’établisse le développement architectural de leurs idées. Et ça, ça se disait dans le monde. Tinguely est venu comme ça pour faire sa « Luna Tour ». On a fait ce projet ensemble. Et l’un d’entre eux a dit un jour à Klein : écoute, tu t’exprimes très très bien dans les conférences, tu t’exprimes très très bien dans tes discours, dans tes écrits, c’est extraordinaire, mais tes dessins n’ont pas la même force expressive. Et là, tu devrais aller voir Parent parce que lui est habitué à travailler avec les artistes. Il comprendra tes idées. Il comprendra peut-être tes besoins, et tu auras une illustration architecturale de tes propos, qui est un vecteur quand même différent, mais important. Et il est venu me voir très simplement en disant : voilà quelles sont mes idées. Mais je connaissais déjà à la fois évidemment le personnage, que je n’avais jamais rencontré, et je connaissais bien sûr son travail. J’étais extrêmement réceptif et tout d’un coup il m’a dit : j’ai rien à demander. J’ai su qu’il avait travaillé avant avec un architecte qui était Ruhnau, mais je ne savais pas ce qu’il avait fait. C’était au moment de Gelsenkirchen. Il était en train de faire ses reliefs éponges là-bas, et c’est à ce moment-là qu’il a commencé à avoir besoin d’illustrer la rencontre de l’eau et du feu. En réalité, le premier truc, c’est ça. Comment manifester à l’extérieur, par des illustrations qui puissent être convaincantes et expressives, une rencontre : celle de l’eau et du feu. C’est pas simple. C’est rien de le dire, mais enfin c’est presque infaisable. J’ai planché d’abord là-dessus, j’ai essayé de faire comprendre cette chose-là et je voyais Klein. Je lui demandais si ce que je faisais commençait à l’intéresser, si ça ne trahissait pas l’idée. Parce que la rencontre de l’eau et du feu, c’est pas rien. C’est tout un monde extraordinaire qui se présente, une ouverture à des mondes déraisonnables, c’est quelque chose de fou et ça correspond à la culture … Dans chaque société, dans chaque civilisation, il y a comme ça des paris extraordinaires. Donc, c’était pas facile.
Pour travailler avec Yves Klein, il fallait une grande complicité d’esprit avec les principes dans lesquels il s’était engagé. Comment compreniez-vous les principes de l’œuvre de Klein ?
Je trouve que vous avez raison. C’est la principale réponse à donner. Si on n’y croit pas, on ne peut pas dessiner. Ce n’est pas se mettre dans la peau, on ne peut pas se mettre dans la peau d’Yves Klein, mais si vous ne croyez pas, au moment où il vous parle, si vous n’êtes pas plus que bon public, si vous n’êtes pas croyant, si vous n’êtes pas le fidèle, vous pouvez pas faire. Et ceux qui ont dû rencontrer Yves Klein pour travailler ont dû faire comme moi. Ils pourraient dire que Klein était un merveilleux conteur, et un homme qui avait une audience exceptionnelle sur un tiers, et quand il me parlait je voyais le monde s’ouvrir. C’était un homme qui avait une force de conviction et une façon de présenter cette force de conviction dans son discours, dans sa voix, dans sa façon de présenter les choses, qui faisait que vous étiez entraîné comme dans une vague, vous étiez entraîné par le flux mental de Klein. Faut pas se défendre non plus. Faut faire un petit effort pour être avec lui, pour accepter le bain. Mais c’est toujours émouvant pour moi car l’ayant vécu comme ça, je le revis comme ça, et je me dis que j’ai rencontré peu d’hommes dans ma vie qui m’aient traduit, jeté un message, entraîné dans ce message au point d’oublier beaucoup de mes propres façons d’être, et de subir une mutation que j’ai bien sentie mais que j’ai acceptée avec grand plaisir. Ça a été une grande joie.
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Le monde tel que l’envisageait Yves Klein n’est-il pas aussi lié à une utilisation de la technique, justement pour dépasser la contrainte ? Je pense notamment à la gravité.
C’est ça qui m’a le plus épaté, parce qu’il a toujours dit que l’hypertechnologie était la base de la réalisation d’un monde libéré. Donc, quand je faisais des dessins, ce qui m’a beaucoup surpris, d’ailleurs je l’ai dit déjà à d’autres qui ne comprenaient pas bien, et moi-même je ne comprenais pas bien au début : mais pourquoi tu veux que je dessine des technologies, des dessins où il y a de la technologie ? Il disait : parce que c’est très important. Et je lui faisais des dessins en lui disant : tu vois, ces dessins que je fais de la technologie, l’illustration technologique que je donne dans ces dessins, c’est quelque chose qui est déjà daté. C’est déjà comme si je te dessinais du Jules Verne. Il me répondait : moi, ces dessins me plaisent, tu as fait ça pour moi comme je te l’ai demandé, et ça me plaît, et ça me convient, et c’est très important pour moi d’avoir cet appui. Si je n’ai pas cet appui, comment je ferai croire au toit d’air ? à la liberté par rapport à la pesanteur d’objets d’air qui se transforment en sièges ? si je n’ai pas au moins une image d’hypertechnologie en démonstration de ma puissance. Et il voulait que ce soit un rêve. Or, quand on regarde la technologie mondiale, on s’aperçoit qu’elle est sans limite. C’est l’usage qu’on en fait. Mais quand on voit tout ce qu’on fait avec notre technologie, les vols intersidéraux, les trucs, les machins, tout ce qu’on a accumulé en un siècle ou deux, on voit bien qu’on pourrait, si on les orientait vers un mode de vie, faire des choses fabuleuses dont on n’a aucune idée.
Claude Parent, derrière cet investissement dans la technologie, quelle idée Yves Klein avait-il de l’homme ?
Comme les dessins que j’ai faits ont reçu l’imprimatur, que c’était comme ça qu’il les voyait et qu’il les a diffusés comme ça, donc j’avais bien l’imprimatur, c’est qu’il voulait une image parfois très naïve dans mes dessins, naïveté notamment avec l’architecture de l’air, c’était ça qui lui plaisait, c’était ça qu’il voulait atteindre, c’est ce truc où tout d’un coup l’homme peut redevenir nu, vivre en communauté, sans cloisonnement. Ils sont à la surface du sol où ils ont, dans la surface qui leur est consacrée, la possibilité de s’abstraire de leur propre poids d’une façon évidemment technique, et d’avoir une liberté de l’évolution de la personne dans les lieux qui seront reconnus comme les lieux d’habitation.
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